L'Oeil le plus Bleu, Toni Morrison.28 janvier 09 @ 22:12
Ses gestes d'oiseau se sont réduits à se frayer un chemin entre les vieux pneus et les tournesols, entre les bouteilles de Coca-Cola et les laiterons, parmi les déchets et la beauté du monde - ce qu'elle était elle-même. Tous nos déchets que nous avons entassés sur elle et qu'elle a absorbés. Et toute notre beauté, qui était d'abord à elle et qu'elle nous a donnée. Nous tous - tous ceux qui la connaissaient - nous nous sentions si sains quand nous nous étions purifiés sur elle. Nous étions si beaux quand nous avions chevauché sa laideur. Sa simplicité nous décorait, ses remords nous sanctifiaient, grâce à sa douleur nous rayonnions de santé, grâce à sa maladresse nous pensions avoir le sens de l'humour. Son défaut de prononciation nous faisait croire à notre éloquence. Sa pauvreté nous rendait généreux. Nous utilisions même ses rêves éveillés - pour imposer le silence à nos cauchemars. Et elle acceptait tout, et ainsi méritait notre mépris. Nous aiguisions nos ego sur elle, nous matelassions nos caractères avec sa fragilité et nous bâillions en imaginant notre force.
Et il s'agissait bien d'imagination, car nous n'étions pas forts, seulement agressifs ; nous n'étions pas libres, simplement privilégiés ; nous n'étions pas compatissants, nous étions polis ; pas bons mais bien élevés. Nous courtisions la mort afin de nous prétendre courageux et nous nous cachions de la vie comme des voleurs. Nous substituions la bonne grammaire à l'intellect ; nous chassions les habitudes pour stimuler la maturité ; nous arrangions les mensonges et nous les appelions vérité, en voyant, dans la forme nouvelle d'une vieille idée, la Révélation et la Parole.
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