La cinquième saison, Philippe Delerm.8 août 05 @ 4:13
Il n'y a pas l'ombre d'un hasard ; tu aimais bien des vers que je trouvais très tristes :
"Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence
Et les mots inconsidérés
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues..."
Tu apprenais des bouts de poésie que tu disais parfois dans le silence, des petites musiques un peu
désenchantées. Je me souviens de la musique, et chaque jour elle te ressemble davantage. Tu me disais des
bouts de poésie le long des rues, des voitures passaient. Je confondais les mots et ta coiffure et la lenteur de
notre vie, parfois je ne t'écoutais guère et doucement tu es partie.
Il pleuva gris et tout novembre. A Saint-Laurent les bruits s'endormiront pour la seconde fois, il fait très froid
dans ma cuisine ; il faut rester tout près du feu, je sais que je m'ennuie, je crois que je t'oublie un peu.
Voilà un an que je t'écris. J'ai vu changer le goût de l'encre, et je sens l'oubli commencer. J'ai tant voulu te dire,
et les mots sont venus faciles. C'était pour te garder, c'était pour la brûlure au creux de la poitrine. Cela me
brûle encore, mais les faux jours de toi commençent à reculer.
Je ne crois plus toujours à cette maison blanche où tu traverses infiniment l'odeur des magnolias. J'ai passé près
de toi les heures du silence et tu t'en vas. Je sais ta place désormais, brûlure à côté de l'enfance ; mais ce
jardin de confitures et d'aquarelle, mais les rêves d'enfant, les lenteurs de l'après-midi, les nuits de brume vers la
risle, je ne sais pas vraiment si je pourrai toujours y croire avec les mots, quand le temps pèse chaque jour d'un
peu plus de silence. J'ai des chemins vers toi, mais j'écris pour t'écrire et je ne me relirai pas.
C'était un cahier bleu pour des faux jours qui s'amenuisent.
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Elles - Y'a un joli garçon.8 août 05 @ 3:56
Y'a un joli garçon
Qui me trotte dans la tête
J'sais pas trop c'qui lui casse la tête
Mais c'est pas drôle sur sa planète
J'oserais bien m'couler dans ses bras
Sauf qu'on dirait un ange
C'qui fait que je n'peux pas
D'ailleurs il faudrait pas que j'l'aime
Mais j'ai l'coeur qu'est d'un sans-gêne
Il n'sait pas tell'ment rire
Ca s'voit ben qu'il est pas heureux
Il fait son petit sourire
Et j'ai l'coeur qui bat pour deux
Y'a un joli garçon
Qui me trotte dans la tête
Il aime pas jouer pendant les fêtes
On est sûr'ment des marionettes
Vu de là-haut sur sa planète
Quand arrive le matin
L'odeur du café chaud
Quand on vole tous comm' des oiseaux
Je n'voudrais pas qu'il y ait une fin
Ca n'me fait pas tell'ment rire
J'vois bien que j'l'aime plus qu'un p'tit peu
Ca je devrais pas l'dire
Car j'ai déjà un amoureux
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L'amant de la Chine du Nord, Marguerite Duras.8 août 05 @ 3:49
Elle ne le regarde toujours pas. Rien.
Quand elle ouvre les yeux pour le voir encore, il n'est plus là. Il n'est nulle part. Il est parti.
Elle ferme les yeux.
Elle ne l'aura pas revu passer.
Dans le noir des yeux fermés elle retrouve l'odeur de la soie, du tussor de soie, de la peau, du thé, de
l'opium.
L'idée de l'odeur. Celle de la chambre. Celle de ses yeux captifs qui battaient sous ses baisers d'elle,
l'enfant.
Sur les quais, renouvelés, toujours les cris, les noms, la tragédie du départ sur la mer.
Il avait dû disparaître très vite après que la ligne du quai avait été franchie par le paquebot. Quand elle
cherchait le petit frère sur le pont.
La passerelle est enlevée.
L'ancre est levée dans un vacarme de fin de monde. Le bateau est prêt, majeur. Il flotte sur le
fleuve.
On croit que c'est impossible, que non.
Et c'est fait. Le bateau a quitté la terre.
On crie.
Le bateau flotte sur les eaux du bassin.
Il faut encore l'aider, le mettre droit sur le chenal, dans l'angle pur de la mer et du fleuve.
Très lentement, adorable, le bateau obéit aux ordres. Il se met droit dans une certaine direction, illisible et secrète, celle de la mer.
Le ciel avec les mugissements des sirènes s'était encore rempli de fumée noire, pour jouer, on aurait pu croire, mais non.
Et puis, pour toute la durée de la vie de l'enfant, à cette heure-là du jour, la direction du soleil s'était inversée.
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