L'odeur de l'Inde, Pier Paolo Pasolini.
23 avril 07 @ 22:12

A Calcutta, Moravia, Elsa Morante et moi, nous sommes allés faire la connaissance de soeur Teresa, une religieuse qui s'est consacrée aux lépreux. Il y a soixante mille lépreux à Calcutta, et plusieurs millions dans toute l'Inde. C'est une des multiples choses horribles de cette nation, devant quoi on doit s'avouer absolument impuissant : à certains moments, j'ai éprouvé de véritables impulsions de haine à l'égard de Nehru et de ses cents collaborateurs intellectuels éduqués à Cambridge, mais je dois dire que j'étais injuste, parce qu'il faut vraiment se rendre compte qu'il y a bien peu à faire dans cette situation. Soeur Teresa essaie de faire quelque chose : comme elle le dit, il n'y a que les initiatives de son type qui puissent être utiles, parce qu'elles partent de rien. La lèpre, vue de Calcutta, a un horizon de soixante mille lépreux, vue de Delhi, elle a un horizon infini.
Soeur Teresa vit dans une maisonnette, non loin du centre de la ville, dans une avenue minée, rongée par les moussons et par une misère à couper le souffle. Elle est entourée de cinq ou six soeurs, qui l'aident à diriger l'organisation de recherche et de soin des lépreux, et surtout, d'assistance à leur mort ; elles ont un petit hôpital où les lépreux sont recueillis pour qu'ils y meurent.
Soeur Teresa est une femme âgée, à la peau brune, parce qu'elle est albanaise, grande, sèche, avec des mâchoires presque viriles, et des yeux doux qui, là où ils se posent, "voient". Elle ressemble de manière impressionnante, à une célèbre sainte Anne de Michel-Ange : la véritable bonté est gravée dans ses traits, telle qu'elle est décrite par Proust, à propos de sa vieille servante, Françoise : la bonté sans halo sentimental, sans attente, tranquille et rassérénante, puissamment pratique.

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Belle du Seigneur, Albert Cohen.
22 avril 07 @ 23:00

La respiration difficile, elle le précéda dans le salon. Un sourire immobile posé sur ses lèvres, elle lui indiqua un fauteuil, s’assit à son tour, tendit le bas de sa robe, attendit. Pourquoi ne lui parlait-il pas ? Lui avait-elle déplu ? Il restait peut-être de la poudre. Elle passa sa main sur son nez, se sentit dépourvue de charme. Parler ? Sa voix serait enrouée, et s’éclaircir la gorge ferait un bruit affreux. Elle ne se doutait pas qu’il était en train d’adorer sa gaucherie et qu’il gardait le silence pour la faire durer.

Lèvres tremblantes, elle lui proposa une tasse de thé. Il accepta avec impassibilité. Guindée, les joues enflammées, elle versa du thé sur le guéridon, dans les soucoupes, et même dans les tasses, demanda pardon, tendit ensuite d’une main le petit pot à lait et de l’autre les rondelles de citron. Laine ou coton ? demanda-t-elle. Il eut un rire, et elle osa le regarder. Il eut un sourire, et elle lui tendit les mains. Il les prit, et il plia le genou devant elle. Inspirée, elle plia le genou devant lui, et si noblement qu’elle renversa la théière, les tasses, le pot à lait et toutes les rondelles de citron. Agenouillés, ils se souriaient, dents éclatantes, dents de jeunesse. Agenouillés, ils étaient ridicules, ils étaient fiers et beaux, et vivre était sublime.

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Héroïne, Ann Scott.
11 avril 07 @ 01:16

Durant les dix jours qui suivirent, tu ne sais plus combien de messages tu laissas. Parfois tu criais, parfois tu restais comme absente. A certains moments tu parlais tout de suite, à d’autres tu raccrochais plusieurs fois avant de t’y résoudre. Parfois tu rappelais dans la foulée pour poursuivre le message, parfois ça tenait en deux phrases. Mais quoi que tu dises, l’ensemble était chaque fois lourd de reproches que tu énonçais non sans une certaine jubilation.

Manque de respect de te croire à sa disposition. Manque de courage de ne pas le dire si elle avait changé d’avis. Manque de constance si c’était le cas. Absence de politesse de ne jamais ou presque décommander. Absence de cœur de te laisser dans l’expectative. Sale conne, quoi.

La plupart du temps tu rappelais aussi sec pour t’excuser. Paniquée à l’idée d’être allée trop loin. D’avoir tout foutu en l’air. Peut-être tu étais trop pressée. Mais fallait qu’elle comprenne, elle ne pouvait que comprendre, ce n’était pas être pressée, avoir hâte que ça commence après cinq ans !

[…]

Au-delà de cette foudroyante indifférence, ce que tu voudrais savoir, c’est si elle est mal élevée, limitée mentalement, ou complètement sadique. Toi qui détestes les conflits, toi qui détestes faire de la peine, si tu voyais quelqu’un s’accrocher comme ça, par correction, tu rappellerais. Elle non. Tous les jours ou presque, son portable lui indique que tu t’es manifestée. Tous les jours ou presque, elle se prend des reproches ou des questions dans la gueule. Et pourtant elle ne bouge pas. Comment peut-elle supporter ça ? Elle efface sans écouter ? Ca la fait rire ? Elle se dit que ça finira bien par te passer ?

[…]

Mais ces questions resteront toujours sans réponses, et tu sais bien que ce ne sont pas celles qu’il faut te poser. La seule chose que tu dois te demander, c’est : pourquoi, toi, tu t’es chaque fois embarquée là-dedans.

Etait-ce vraiment de l’amour, ou t’es-tu simplement retrouvée prise dans le grand mensonge des sentiments ?
On sait qu’on aime quelqu’un quand le matin, au moment où il passe la porte, on a le cœur qui tremble de ce qui pourrait lui arriver. On sait qu’on aime quelqu’un quand devant Titanic on se dit qu’on lui donnerait la planche… Tu as aimé ton ex de cette façon, et c’était bien la première fois d’ailleurs. Mais Iris, peux-tu en dire autant ?

Tu aurais donné n’importe quoi pour l’entendre te dire je t’aime, aucun doute là-dessus. Mais ensuite, qu’en aurais-tu fait ? Te voyais-tu sincèrement avec elle, au quotidien, dans une vraie histoire ?

[…]

Maintenant tu l’as compris : elle n’était pas amoureuse de toi, tout bêtement… Qu’elle ne l’ait jamais été, ou que ça se soit éteint au fil des années, peu importe. La question c’est : pourquoi tu bloques comme ça à chaque fois ?

Qu’est-ce que tu cherchais avec elle ?
Revivre ta jeunesse ?
Retrouver ton passé ?
La protéger ?
La sauver comme une petite toi ?

Est-ce que Stella a raison ? Est-ce qu’on se construit autour de nos manques ? Est-ce parce que tu as un problème avec l’abandon et la frustration ? Parce que enfant tu as manqué de certaines choses et qu’aujourd’hui quand certaines situations réactivent tes peurs les plus archaïques, tu perds les pédales ? Pourtant, tu as déjà été confrontée à l’indifférence de gens qui te plaisaient, et jamais tu n’as été affectée de la sorte.

La voulais-tu à ce point parce que tu ne peux pas l’avoir ?

Quand bien même. En supposant que ce ne soit que ça, revivre les choses ne suffit pas pour guérir. Ca n’a rien changé, et ça ne changera jamais rien. Si un jour elle rappelle, dans un an, dans cinq ans… Toutes les fois où tu as dû passer à autre chose, tu te disais OK, cette fois c’est la bonne. Mais maintenant tu ne peux plus. Tu sais très bien que si un jour elle ressurgit, tu ne pourras pas résister. A moins qu’elle devienne très moche ou que tu sois de nouveau dans une grande histoire, tu ne pourras pas ne pas y aller.

On est combien au monde, combien de milliards ?
Combien de gens en train de crever à cette seconde, combien d’autres en train de naître ?

Et nous on est là à fixer sur l’odeur d’une nuit, d’une seule. Sur un poignet, une nuque, une mèche de cheveux. Et pendant des années ça brûle chaque fois qu’on y pense. Puis ça s’estompe, ensuite, à force, mais pour revenir encore plus fort, plus clair, d’une autre manière, comme une maladie qui s’appellerait la vie.

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Bright Eyes - First day of my life.
09 avril 07 @ 22:46

This is the first day of my life
Swear I was born right in the doorway
I went out in the rain
Suddenly everything changed
They're spreadin' blankets on the beach

Yours is the first face that I saw
Think I was blind before I met you
I don't know where I am
I don't know where I've been
But I know where I want to go
So I thought I'd let you know
That these things take forever
I especially am slow
But I realized that I need you
And I wondered if I could come home

Remember the time you drove all night
Just to meet me in the morning
And I thought it was strange
You said everything changed
You felt as if you'd just woke up
And you said
This is the first day of my life
I'm glad I didn't die before I met you
But now I don't care I could go anywhere with you
And I'd probably be happy

So if you wanna be with me
With these things there's no telling
We just have to wait and see
But I'd rather be working for a paycheck
Than waiting to win the lottery

Besides maybe this time it's different
I mean I really think you like me

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Poupée Bella, Nina Bouraoui.
08 avril 07 @ 18:31

24 février

Nous marchons boulevard de Charonne pour calmer ses angoisses. Elle prend du Lexomil.
Elle respire dans un sac en papier kraft. Elle a trop d’oxygène dans le sang.

Les gens blessés dans leur enfance ont le cœur qui saigne. C’est une vraie maladie.

Je porte Françoise dans la nuit.

25 février

Au Rex, Françoise prend un ecsta et dit : Tu ne peux pas comprendre.

27 février

Nous montons à Montmartre comme un couple normal.
Je hais l’orgue de Barbarie

Françoise me retire l’écriture par son seul silence, par son seul mépris.

[…]

7 mai

Il y a une chute dans l’écriture, comme une main qui ne reconnaît plus.

Dans l’herbe du jardin, elle m’embrasse longtemps.

Françoise est aussi sans jeunesse.

8 mai

Après le Rex, elle dit : Je suis en descente et tu es bien la dernière personne avec qui j’ai envie d’être.

11 mai

Il faut assumer son écriture.

Il faut défaire le lien.

J’attends comme avant je cherchais.

Je rêve d’une écriture savante. Je rêve d’une écriture scientifique.

12 mai

Avant je croyais avoir un destin, avant je suivais la ligne des arbres du Luxembourg, avant j’avais le désir des corps, avant je croyais.
Toute ma vie à me défaire des autres.
Toute ma vie à chercher mon deuxième visage.

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L'écriture ou la vie, Jorge Semprun.
07 avril 07 @ 19:25

Je me suis écarté d’Odile, transi par cette évidence.
Elle incarnait pour moi la vie, ses insouciances, son innocence : son irresponsabilité imprévisible et charmante. Elle était le présent toujours renouvelé, sans autre projet que de persévérer dans cette façon d’être au monde : une présence légère et foisonnante, une sorte d’état de grâce, de liberté complice et tendre.
Mais rien n’effaçait le savoir mortifère où s’enracinait notre compagnonnage libertin. Si elle m’avait choisi, dès le premier soir de notre rencontre, parmi tous les jeunes gens qui tournaient autour de sa fraîcheur, de sa désinvolture gouailleuse, de son beau corps et de son regard clair, livrant candidement les trésors d’une tendresse disponible, c’est bien, m’avait-elle confié, parce qu’elle savait d’où j’arrivais, parce que mon regard, m’a-t-elle avoué plus tard, lui avait paru comblé d’une nuit inhabituelle, d’une exigence glaciale, quasiment forcenée.
Odile me soignait avec les gestes inventifs de l’amour physique, avec ses rires sans rime ni raison, son insatiable vivacité. Mais elle ne savait que faire quand l’orage éclatait dans ma vie. Elle ne savait pas gérer le désastre. Dès que l’ombre me rattrapait, troublant mon regard, me jetant dans un silencé noué ; dès que la voix du Sturmführer S.S, commandant l’extinction des feux du crématoire, me réveillait en pleine nuit du songe de ma vie, Odile perdait pied. Elle me caressait le visage, comme on caresse un enfant apeuré, elle me parlait, pour combler ce silence, cette absence, cette béance, par un babillage rassurant.
C’était insupportable.
Odile était d’évidence venue au monde pour y apporter de la joie, de la vivacité : le lait de la tendresse humaine. Elle n’y était pas venue pour écouter les voix de la mort, ses murmures insistants. Encore moins pour les prendre à son compte, les assumer, au risque de sa propre tranquillité d’esprit, de son propre équilibre.
Mais qui aura été disponible, autour de nous, en ces temps-là du retour, à une écoute inlassable et mortelle des voix de la mort ?

[…]

Soudain, cependant, dans le silence de cette salle de cinéma de Locarno – où s’éteignaient les chuchotements et les murmures, où se figeait un silence d’horreur et de compassion : silence scandalisé, aussi, probablement – ces images de mon intimité me devenaient étrangères, en s’objectivant sur l’écran. Elles échappaient ainsi aux procédures de mémorisation et de censure qui m’étaient personnelles. Elles cessaient d’être mon bien et mon tourment : richesses mortifères de ma vie. Elles n’étaient plus, ou n’étaient enfin, que la réalité radicale, extériorisée, du Mal : son reflet glacial et néanmoins brûlant.
Les images grises, parfois floues, filmées dans le sautillement d’une caméra tenue à la main, acquéraient une dimension de réalité démesurée, bouleversante, à laquelle mes souvenirs eux-mêmes n’atteignaient pas.
En voyant apparaître sur l’écran du cinéma, sous un soleil d’avril si proche et si lointain, la place d’appel de Buchenwald où erraient des cohortes de déportés dans le désarroi de la liberté retrouvée, je me voyais ramené à la réalité, réinstallé dans la véracité d’une expérience indiscutable. Tout avait été vrai, donc, tout continuait de l’être : rien n’avait été un rêve.
En devenant, grâce aux opérateurs des services cinématographiques des armées alliées, spectateur de ma propre vie, voyeur de mon propre vécu, il me semblait échapper aux incertitudes déchirantes de la mémoire. Comme si, paradoxalement à première vue, la dimension d’irréel, le contenu de fiction inhérents à toute image cinématographique, même la plus documentaire, lestaient d’un poids de réalité incontestable mes souvenirs les plus intimes. D’un côté, certes, je m’en voyais dépossédé ; de l’autre, je voyais confirmée leur réalité : je n’avais pas rêvé Buchenwald.

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Rose - La Liste.
05 avril 07 @ 23:33

Aller à un concert
Repeindre ma chambre en vert
Boire de la vodka
Aller chez Ikéa
Mettre un décolleté
Louer un meublé
Et puis tout massacrer

Pleurer pour un rien
Acheter un chien
Faire semblant d'avoir mal
Et mettre les voiles
Fumer beaucoup trop
Prendre le métro
Et te prendre en photos

Jeter tout par les fenêtres
T'aimer de tout mon être
Je ne suis bonne qu'à ça
Est-ce que ça te déçoit ?
J'ai rien trouvé d'mieux à faire
Et ça peut paraître bien ordinaire
Dresser la liste des choses que je veux faire
Avec toi

Te faire mourir de rire
Aspirer tes soupirs
M'enfermer tout le jour
Ecrire des mots d'amour
Boire mon café noir
Me lever en retard
Pleurer sur un trottoir

Me serrer sur ton coeur
Pardonner tes erreurs
Jouer de la guitare
Danser sur un comptoir
Remplir un caddie
Avoir une petite fille
Et passer mon permis

Jeter tout par les fenêtres
T’aimer de tout mon être
Je ne suis bonne qu’à ça
Est-ce que ça te déçoit
J’ai rien trouvé d’mieux à faire
Et ça peut paraître bien ordinaire
Dresser la liste de choses que je veux faire
Avec toi

Je sais je suis trop naïve
De dresser la liste non exhaustive
De toutes ces choses que je voudrais faire avec toi

T'embrasser partout
S'aimer quand on est saoul
Regarder les infos
Et fumer toujours trop
Eveiller tes soupçons
Te demander pardon
Et te traiter de con

Avoir un peu le spleen
Ecouter Janis Joplin
Te regarder dormir
Me regarder guérir
Faire du vélo à deux
Se dire qu'on est heureux
Emmerder les envieux

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Le Liseur, Bernhard Schlink.
05 avril 07 @ 22:00

J’évitais son immeuble, je prenais d’autres itinéraires, et six mois plus tard ma famille alla s’installer dans un autre quartier. Non que j’aie oublié Hanna. Mais au bout d’un certain temps, mon souvenir d’elle cessa de m’accompagner. Elle resta en arrière comme une ville quand le train repart. Elle est là quelque part derrière vous, on pourrait s’y rendre et s’assurer qu’elle existe bien. Mais pourquoi ferait-on cela ?
Je me souviens des dernières années de lycée et des premières années d’université comme d’années heureuses. En même temps, je n’ai pas grand-chose à en dire. Elles furent faciles ; le bac et ensuite le droit, choisi par embarras, ne me pesèrent pas, pas plus que les amitiés, les amourettes et les ruptures : rien ne me pesait. Je trouvais tout facile et léger, rien n’avait de poids. Peut-être est-ce pour cela que le petit bagage de souvenirs est si mince. Ou bien est-ce que je le réduis ? Je me demande aussi si ces souvenirs heureux sont bien exacts. Lorsque j’y repense plus longuement, je me remémore un assez grand nombre de situations qui me font honte ou bien mal, et je sais que je m’étais certes détourné du souvenir d’Hanna, mais sans le surmonter. Ne plus humilier ni me laisser humilier, après Hanna, ne plus rendre coupable ni me sentir coupable, ne plus aimer personne au point que sa perte fasse mal : voilà ce qu’à l’époque, sans le penser clairement, j’ai très résolument ressenti.
J’adoptai une attitude de supériorité et d’assurance, je me donnai pour quelqu’un que rien ne touche, n’ébranle ni ne trouble.

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