La Faim, Knut Hansum.
11 février 07 @ 16:46

Le petit trou dans le mur près de mon lit m'occupait beaucoup : un trou de clou, j'imagine, une marque dans la muraille. Je le tâte, je souffle dedans et j'essaie d'en deviner la profondeur. Ce n'était pas un trou innocent, pas le moins du monde, c'était un trou vraiment suspect, un trou mystérieux dont je devais me méfier. Possédé par l'idée de ce trou, complètement hors de moi, de curiosité et de terreur, je dus finalement sortir du lit et chercher ma moitié de canif, pour mesurer la profondeur du trou et me convaincre qu'il ne pénétrait pas jusqu'à la cellule voisine.
Je me recouchai pour essayer de m'endormir, mais en réalité pour recommencer à me battre avec les ténèbres. Dehors, la pluie avait cessé et je n'entendais aucun bruit. Un temps durant, je continuai à épier les pas dans la rue et je n'eus pas de cesse avant d'avoir entendu passer un piéton, un agent, à en juger par le son. Subitement, je me mets à claquer des doigts plusieurs fois de suite et à rire. C'était diablement drôle ! Ha ! Je m'imaginais avoir trouvé un mot nouveau. Je me dresse sur mon séant et je dis : ça n'existe pas dans la langue, c'est moi qui ai inventé ça : Kuboa. Ca a des lettres, comme un mot. Bonté divine, mon garçon, tu as inventé un mot... Kuboa... d'une grande importance grammaticale.
Je voyais distinctement le mot devant moi dans les ténèbres.
J'en reste là, les yeux ouverts, étonné de ma trouvaille et je ris de joie. Puis je me mets à parler bas, car on pouvait m'écouter et mon intention était de garder mon invention secrète. J'en étais arrivé à la complète folie de la faim, j'étais vide et sans souffrance, et je ne tenais plus les rênes de ma pensée. Je réfléchissais silencieusement en moi-même. Avec les sautes les plus extraordinaires de raisonnement, je cherche à approfondir la signification de mon nouveau mot. Rien ne l'obligeait à signifier "Dieu", ou "Tivoli", et qui avait dit qu'il signifiait "exposition de bétail" ? Je fermai violemment le poing et répétai : Qui a dit que cela signifie "exposition de bétail" ? En y réfléchissant bien, il n'était même pas nécessaire qu'il signifiât "cadenas" ou "lever de soleil". A un mot comme celui-là, il n'était pas difficile de trouver un sens. J'attendrais, je verrais venir. Entre temps, je pouvais dormir dessus.
Etendu sur mon grabat, je ricane sans rien dire ni me prononcer pour ou contre. Quelques minutes se passent et je deviens nerveux, le nouveau mot me tourmente sans répit, revient sans cesse à ma pensée, finit par l’obséder et me rendre sérieux. Je m’étais fait une opinion sur les sens qu’il ne devait pas avoir, mais je n’avais pris aucune décision sur le sens qu’il devait avoir. C’est une question secondaire ! déclarai-je tout haut. Je me prends par le bras et répète que c’est une question secondaire. Le mot était trouvé, Dieu merci ! et c’était le principal. Mais la pensée me tourmente sans fin et m’empêche de m’endormir : rien ne me paraissait assez bon pour ce mot rare. Enfin, je me remets sur mon séant, je me prends la tête à deux mains, et je dis : Non, c’est précisément là ce qui est impossible, lui faire signifier « émigration » ou « manufacture de tabac » ! S’il avait pu signifier quelque chose dans ce goût-là, il y a longtemps que je me serais décidé pour ce sens, en prenant mes responsabilités. Non, à la vérité, le mot était propre à signifier quelque chose de psychique, un sentiment, un état d’âme… ne pouvais-je pas le comprendre ? Et je me creuse la mémoire pour trouver quelque chose de psychique. Alors il me semble que quelqu’un parle, se mêle à ma conversation, et je réponds furieusement : Plaît-il ? Non, comme idiot tu n’as pas ton pareil ! « Laine à tricoter » ? Va-t’en au diable ! Pourquoi serais-je obligé de lui donner le sens de « laine à tricoter » quand il me répugnait tout particulièrement qu’il signifiât « laine à tricoter » ? C’était moi qui avais inventé le mot et, quant à cela, c’était mon droit absolu de lui donner n’importe quel sens. Je ne m’étais pas encore prononcé, que je sache…

@

Older
Design
Host