L'Attentat, Yasmina Khadra.
10 janvier 07 @ 19:59

Et c'est là que tu n'arrives pas à suivre ammou. Sihem est femme avant d'être la tienne. Elle est morte pour les autres... Pourquoi elle ?... Pourquoi pas elle ? Pourquoi veux-tu que Sihem reste en dehors de l'histoire de son peuple ? Qu'avait-elle de plus ou de moins par rapport aux femmes qui s'étaient sacrifiées avant ? C'est le prix à payer pour être libre... Elle l'était. Sihem était libre. Elle disposait de tout. Je ne la privais de rien. La liberté n'est pas un passeport que l'on délivre à la préfecture, ammou. Partir où l'on veut n'est pas la liberté. Manger à sa fin n'est pas la réussite. La liberté est une conviction profonde ; elle est mère de toutes les certitudes. Or, Sihem n'était pas tellement sûre d'être digne de sa chance. Vous viviez sous le même toit, jouissiez des mêmes privilèges, mais vous ne regardiez pas du même côté. Sihem était plus proche de son peuple que de l'idée que tu te faisais d'elle. Elle était peut-être heureuse, mais pas suffisament pour te ressembler. Elle ne t'en voulait pas de prendre pour argent comptant les lauriers avec lesquels on te couvrait, mais ce n'était pas dans cette félicité qu'elle voulait te voir car elle lui trouvait une touche indécente, un accent incongru. C'était comme si tu entretenais un barbecue sur une terre brûlée.

[...]

Sihem était fille d'un peuple qui résiste. Elle était mieux placée pour savoir ce qu'elle faisait... Elle voulait mériter de vivre, ammou, mériter son reflet dans le miroir, mériter de rire aux éclats, pas seulement profiter de ses chances. Moi aussi, je peux me lancer dans les affaires et m'enrichir plus vite qu'Onassis. Mais comment accepter d'être aveugle pour être heureux, comment tourner le dos à soi-même sans faire face à sa propre négation ? On ne peut pas arroser d'une main la fleur qu'on cueille de l'autre ; on ne rend pas sa grâce à la rose que l'on met dans un bocal, on la dénature ; on croit en embellir son salon, en réalité, on ne fait que défigurer son jardin... Je bute contre la limpidité de sa logique comme un moucheron contre la transparence d'une vitre ; je vois clairement son message, mais impossible d'y accéder. J'essaie de comprendre le geste de Sihem et ne lui trouve ni conscience ni excuse. Plus j'y pense, et moins je l'admets. [...] Elle avait grandi du côté des opprimés, orpheline et Arabe dans un monde qui ne pardonne ni à l'une ni à l'autre. Elle a dû courber l'échine très bas, forcément, comme moi, sauf qu'elle n'a jamais pu se relever. Le fardeau de certaines conscessions est plus lourd que le poids des ans. Pour aller jusqu'à se bourrer d'explosifs et marcher à la mort avec une telle détermination, c'est qu'elle portait en elle une blessure si vilaine et atroce qu'elle avait honte de me la révéler ; la seule façon de s'en débarasser était de se détruire avec, comme un possédé qui se jette du haut d'une falaise pour triompher et de sa fragilité et de son démon. C'est vrai qu'elle cachait admirablement ses cicatrices - peut-être avait-elle essayé de les maquiller, sans succès ; il a suffi d'un simple petit déclic pour réveiller la bête qui sommeillait en elle. A partir de quel moment ce déclic a-t-il eu lieu ? Adel ne le lui a pas demandé. Sihem l'ignorait elle-même probablement. Une exaction de plus à la télé, un abus dans la rue, une insulte perdue ; un rien déclenche l'irréparable lorsque la haine est en soi... Adel parle, parle et fume comme une brute... Je me rends compte que je ne l'écoute plus. Je ne veux plus rien entendre. Le monde qu'il me conte ne me sied pas. La mort y est une fin en soi. Pour un médecin, c'est le comble. J'ai fait revenir tant de patients de l'au-delà que j'ai fini par me prendre pour un dieu. Et lorsqu'un malade me faussait compagnie sur le billard, je redevenais le mortel vulnérable et triste que j'ai toujours refusé d'être. Je ne me reconnais pas dans ce qui tue ; ma vocation se situe du côté de ce qui sauve. Je suis chirurgien. Et Adel me demande d'accepter que la mort devienne une ambition, le voeu le plus cher, une légitimité ; il me demande d'assumer le geste de mon épouse, c'est-à-dire exactement ce que ma vocation de médecin m'interdit jusque dans les cas les plus désespérés, jusqu'à l'euthanasie. Ce n'est pas ce que je cherche. Je ne veux pas être fier d'être veuf, je ne veux pas renoncer au bonheur qui m'a fait mari et amant, maître et esclave, je ne veux pas enterrer le rêve qui m'a fait vivre comme je ne vivrais jamais plus.

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