Le Loup des Steppes, Hermann Hesse.
03 octobre 08 @ 08:02

Il m'emmena dans sa chambre saturée de tabac, tira un volume d'une pile, feuilleta, fureta :
"Cela aussi, c'est bien, très bien, dit-il, écoutez cette phrase : "On devrait être fier de souffrir : toute souffrance est un rappel de notre rang élevé." Pas mal ! quatre-vingts ans avant Nietzsche ! Mais ce n'est pas la phrase dont je vous parlais... attendez... je la tiens ! La voilà : "La plupart des hommes ne veulent pas nager avant de savoir le faire." N'est-ce pas spirituel ? Naturellement, ils ne veulent pas nager ! Ils sont nés pour la terre, pas pour l'eau ! Et, naturellement, ils ne veulent pas penser : ils sont faits pour vivre, pas pour penser ! Oui-da, et celui qui pense, celui qui en fait son principal souci peut, certes, pousser loin dans ce domaine, mais il a quand même changé la terre pour l'eau et un jour il coulera."
Il m'avait séduit et intéréssé, et je restai chez lui quelques temps. Depuis, il nous arriva souvent de causer un peu quand nous nous rencontrions dans la rue ou dans l'escalier. Au début, comme avec l'araucaria, une véritable estime : il était si conscient de son isolement, de son déracinement, d'avoir quitté la terre pour l'eau que, sans la moindre ironie, la vie d'une habitude bourgeoise, par exemple la ponctualité avec laquelle je me rendais à mon bureau, ou le mot d'un domestique ou d'un conducteur de tramway, le remplissait d'admiration. Au commencement, cela me parut ridicule et exagéré, caprice dévergondé, affectation sentimentale. Mais, de plus en plus, je dus me convaincre que du fond de sa solitude étouffante, de sa sauvagerie de loup des steppes, il aimait et admirait sincèrement notre petit monde bourgeois comme quelque chose de sûr et solide, d'inaccessible et lointain, comme la patrie et la paix vers lesquelles ne le menait aucun chemin. Il saluait notre femme de ménage, une brave fille, d'un coup de chapeau pénétré de respect, et, lorsque ma tante lui parlait un peu ou attirait son attention sur la nécessité de réparer son linge ou de recoudre un bouton à son pardessus, il l'écoutait avec tant d'attention, d'application et de déférence qu'on le sentait tenté indiciblement et désespérément de se glisser, par quelque brèche, dans ce petit monde paisible, de s'y sentir chez lui, ne fût-ce qu'une heure.

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Le Pur et l'Impur, Colette.
02 octobre 08 @ 20:24

Autour d'elle, au-dessous d'elle, une vie frondeuse et craintive gravitait. Elle servait de modèle, de cible, et l'ignorait. Calomnies et louanges parlaient d'elle, répétaient son nom au sein d'un tulmute sourd, presque souterrain, qui montait surtout de petits tripots amicaux, d'exigus cinémas de quartier où les amies se rendaient par groupes, - de rez-de-chaussée agencés en restaurants, obscurs, bleus de fumée. Quelque cave montmartroise aussi hébergeait ces inquiètes, traquées par leur propre solitude et qui se rassérénaient entre des murs bas, sous la rude tutelle d'une camarade-tenancière, au grésillement onctueux d'une vraie "fondue" vaudoise, au contralto rugissant d'une camarade-artiste qui leur chantait des romances d'Augusta Holmès... Le même besoin de refuge, de chaleur, d'ombre, le même effroi de l'intrus et du curieux amenaient là des amies dont les visages, sinon les noms, me devenaient vite familiers. L'absence de littérature - et de littératrices - m'était douce, comme m'était légère la gaîté vide des propos, et divertissantes certaines joutes de regards, certaines traîtrises à peine exprimées, aussitôt comprises, et l'apparition de la férocité; je me plaisais à la promptitude admirable dans le langage muet, dans l'échange de la menace, de la promesse, comme si, le lent mâle écarté, tout message de femme à femme devînt clair, foudroyant, limité à un petit nombre infaillible de signes...

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