Morts sans sépulture, Jean-Paul Sartre.2 septembre 05 @ 11:58
Jean
Lucie, tu as beau faire; nous sommes rivés ensemble. Tout ce qu'ils t'ont fait, c'est à nous deux qu'ils l'ont fait; cette souffrance qui te fuit, elle est à moi, elle t'attend, si tu viens dans mes bras, elle deviendra
notre souffrance. Mon amour, fais-moi confiance et nous pourrons encore dire
nous, nous serons un couple, nous porterons tout ensemble, même ta mort. Si tu pouvais retrouver une larme..
Lucie, (avec violence)
Une larme ? Je souhaite seulement qu'ils reviennent me chercher et qu'ils me battent pour que je puisse me taire encore et me moquer d'eux et leur faire peur. Tout est fade ici : l'attente, ton amour, le poids de cette tête sur mes genoux. Je voudrais que la douleur me dévore, je voudrais brûler, me taire et voir leurs yeux aux aguets.
Jean, (accablé)
Tu n'es plus qu'un désert d'orgueil.
Lucie
Est-ce ma faute ? C'est dans mon orgueil qu'ils m'ont frappée. Je les hais mais ils me tiennent. Et je les tiens aussi. Je me sens plus proche d'eux que de toi.
(Elle rit.) Nous! Tu veux que je dise : nous! As-tu les poignets écrasés comme Henri ? As-tu des plaies aux jambes comme Canoris ? Allons, c'est une comédie : tu n'as rien ressenti, tu imagines tout.
Jean
Les poignets écrasés... Ha! Si vous ne demandez que cela pour qu'on soit des votres, ce sera bientôt fait.
Il cherche autour de lui, avise un lourd chenet et s'en empare. Lucie éclate de rire.
Lucie
Qu'est-ce que tu fais ?
Jean, (étalant sa main gauche sur le plancher la frappe avec le chenet qu'il tient de la main droite)
J'en ai assez de vous entendre vanter vos douleurs comme si c'étaient des mérites. J'en ai assez de vous regarder avec des yeux de pauvre. Ce qu'ils vous ont tous fait, je peux me le faire : c'est à la portée de tous.
Lucie, (riant)
Raté, c'est raté. Tu peux te casser les os, tu peux te crever les yeux : c'est toi, c'est toi qui décides de ta douleur. Chacune des nôtres est un viol parce que ce sont d'autres hommes qui nous les ont infligées. Tu ne nous rattraperas pas.
Un temps. Jean jette le chenet et la regarder. Puis il se lève.
Jean
Tu as raison; je ne peux pas vous rejoindre : vous êtes ensemble et je suis seul. Je ne bougerai plus, je ne vous parlerai plus, j'irai me cacher dans l'ombre et vous oublierez que j'existe. Je suppose que c'est mon lot dans cette histoire et que je dois l'accepter comme vous acceptez le vôtre.
@